Page:Boucher de Perthes - De la misère.djvu/71

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pour le pauvre où il manque de l’indispensable, et si ces progrès sont encore bien difficile là où il est réduit au nécessaire, c’est-à-dire où il vit un jour sans savoir s’il ne mourra pas le lendemain, il est évident que cette impossibilité, ou cette difficulté, ou cette préoccupation du malheureux, doit rejaillir sur le riche dont elle empoisonne les joies, décourage les études et paralyse les réflexions. Comment méditer paisiblement ou prendre gaiement son repas aux cris de la faim d’autrui, à l’aspect de ses tortures, aux émanations de ses plaies ? Et tandis que nous détournons les yeux de sa souffrance, que nous fermons les oreilles au râle de son agonie, aveugles ou effrayé, quel chemin pouvons-nous faire ? Ah ! n’en doutons pas, ce qui arrête notre marche, ce qui nous empêche, d’atteindre à cet équilibre social, à cet accord de bien-être qui fait la civilisation réelle, c’est ce bagage de malheureux que nous traînons ; fardeau immense qui, s’il ne nous imprime pas un mouvement rétrograde, nous ralentit au moins de tout le poids d’un cadavre.

Pour empêcher qu’il ne nous emporte, pour nous sauver du précipice, et avec nous cette masse qui nous y pousse, au lieu de fermer les oreilles, ouvrons-les, au lieu de détourner les yeux, attachons les sur la plaie, sondons-la, guérissons-la. Le mal est-il incurable, le retour à la santé est-il impossible ? La misère a chez nous sans doute une immense réalité ; mais n’a-t-elle pas aussi ses masques, ses hypocrites ? N’a-t-elle pas ses superstitions et ses préjugés. Si de la vraie misère l’on défalque la misère factice, ou celle qui tient à l’imagination ou au simple vouloir, il en restera beaucoup encore ; mais alors l’abîme semblera-t-il sans fonds ? Il est malheureusement trop vrai que dans notre civilisation on voit des individus qui meurent de faim ; mais les neuf dixièmes en meurent parce qu’ils ne veulent absolument rien faire pour n’en point mourir ; et si, comme nous l’avons