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la ville racontaient la séance, donnaient l’analyse de la leçon, et ne tarissaient pas d’éloges, non seulement sur la solidité et la beauté du fond, mais sur les merveilleuses qualités de la parole, aussi vivante et généreuse qu’elle était claire, sobre et mesurée. Jamais succès ne fut de meilleur aloi. L’originalité de ces leçons consistant à partir du vrai, du simple, du naturel, et à rencontrer la beauté et la poésie par la seule analyse, délicate et profonde, de cette vérité même. Trop souvent on se plaint à mettre le devoir d’un côté, de l’autre la liberté et le plaisir. Janet montre, à l’exemple de Platon, que le devoir même est aimable, et qu’il est, en réalité, ce qu’il y a de plus aimable. Recueillies, ces leçons formèrent un livre exquis, que l’Académie française couronna, et qui, traduit bientôt en italien, en portugais, en suédois, eut de toutes parts, à l’étranger, le même succès qu’en France.

S’il savait ainsi mêler la philosophie à la vie, Janet n’omettait pas de la cultiver pour elle-même ; et, l’année suivante, il traita des principaux problèmes de la psychologie théorique, dans un petit cercle de personnes d’étude. Il avait d’ailleurs continué de réunir chez lui les candidats au professorat de philosophie, afin de leur donner un enseignement technique.

Quant à ses opinions et à ses doctrines, elles ne furent nullement modifiées par les évènements politiques qui se produisirent à cette époque, et qui étaient comme le démenti oppose par les faits aux rêves du philosophe. Il travaillait à son histoire de la philosophie morale et politique, lorsqu’eut lieu le coup d’État de 1851. Or il écrivit alors à M. Cousin : « Je me suis remis à mon grand travail, un peu interrompu par les émotions politiques. Ce qui se passe ne changera pas, mais fortifiera, au contraire, ma pensée. Elle est tout entière, comme vous le savez, au libéralisme, que je ne crois vaincu que pour un temps. » Puis, Cousin ayant été, en 1852, rangé par M. Fortout dans la catégorie des professeurs honoraires, c’est-à-dire privé du traitement qu’il avait continué à toucher tout en se faisant suppléer depuis vingt-deux ans. M. Janet incapable de modifier ses sentiments parce que celui qui en était l’objet subissait une disgrâce, écrit au philosophe : « Pour ma part, je suis plus disposé que jamais à me reconnaitre votre disciple. »

Une telle valeur morale, jointe à la solidité et au charme de l’esprit, attira vite à M. Janet l’estime et l’amitié des hommes les plus distingués de la ville. Il se lia avec Pasteur ; avec Bertin, le modèle de la méthode, de la clarté et de l’élégance dans l’enseignement ; avec ce sage antique, d’une simplicité et d’une grâce souveraines, qui s’appelait Constant Martha ; avec notre admirable maître M. Jules Zeller, qui semble avoir vécu dans les temps qu’il raconte, et pour qui l’histoire n’est que la psychologie en action ; avec le savant M. Grucker, en qui se combine si aisément le meilleur des qualités allemandes et des qualités françaises ; avec Willm, l’historien de la philosophie allemande, avec Christian Bartholmèss, l’historien de l’Académie de Prusse et des doctrines religieuses en Allemagne, sur la tombe duquel il prononça, en 1855, d’éloquentes et touchantes paroles.

Relations fécondes autant qu’agréables, car ce philosophe avide de réalités interrogeait chacun sur ses études spéciales. C’est ainsi qu’ayant fait la connaissance d’un aliéniste fort distingué, David Richard, qui conduisit des réformes humanitaires dans le traitement des maladies mentales. Il alla étudier ces ré-