Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/205

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— Laide ! vous ? pas le moins du monde. Vous êtes bien trop jolie et bien trop bonne pour être brûlée vivante à Calcutta ! »

Et de nouveau elle me supplia vivement de renoncer à mon projet d’accompagner son frère.

« Il faut bien que j’y renonce, répondis-je ; car tout à l’heure, lorsque je lui ai répété que j’étais prête à lui servir d’aide, il a été choqué de mon manque de modestie. Il semblait considérer comme très étrange ma proposition de l’accompagner sans être mariée à lui, comme si je n’avais pas toujours été habituée à voir en lui un frère.

— Jane, pourquoi dites-vous qu’il ne vous aime pas ?

— Je voudrais que vous pussiez l’entendre vous-même sur ce sujet. Il m’a répété bien des fois que ce n’était pas pour lui qu’il se mariait, mais pour l’accomplissement de sa tâche ; que j’étais faite pour le travail, non pour l’amour. C’est probablement vrai ; mais, dans mon opinion, puisque je ne suis pas faite pour l’amour, il s’ensuit que je ne suis pas faite pour le mariage. Diana, ne serait-il pas cruel d’être enchaînée pour toute la vie à un homme qui ne verrait en vous qu’un instrument utile ?

— Oh oui ! ce ne serait ni naturel ni supportable. Qu’il n’en soit plus question.

— Et puis, continuai-je, quoique je n’aie pour lui qu’une affection de sœur, si j’étais forcée de devenir sa femme, peut-être ses talents me feraient-ils concevoir pour lui un amour étrange, inévitable et torturant ; car il y a quelquefois une grandeur héroïque dans son regard, ses manières, sa conversation. Oh ! alors je serais bien malheureuse ! Il ne désire pas mon amour, et, si je le lui témoignais, il me ferait sentir que cet amour est un sentiment superflu qu’il ne m’a jamais demandé et qui ne me convient pas ; je sais qu’il en serait ainsi.

— Et pourtant Saint-John est bon, reprit Diana.

— Oui, il est bon et grand ; mais en poursuivant ses desseins magnifiques, il oublie avec trop de dédain les besoins et les sentiments de ceux qui aspirent moins haut que lui : aussi ceux-là feront mieux de ne pas suivre la même route que lui, de peur que, dans sa course rapide, il ne les foule aux pieds. Le voilà qui vient ; je vais vous quitter, Diana. »

Le voyant ouvrir la porte du jardin, je montai rapidement dans ma chambre.

Mais je fus forcée de me trouver avec lui à l’heure du souper. Pendant le repas, il fut aussi calme qu’à l’ordinaire. Je croyais qu’il me parlerait à peine, et j’étais persuadée qu’il avait renoncé