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VOYAGES

sa force. Mais à trente-cinq ans, on a atteint l’âge où l’on n’oublie plus, où l’avenir est déjà à moitié entamé, et où ce qu’il en reste ne suffit pas à rien effacer, encore moins à édifier à neuf. L’avenir, à cet âge, ne présente que des images décolorées et des illusions sans rigueur où l’âme n’apporte plus ni foi, ni ardeur, à peine un vulgaire intérêt qui a pris la place des sentiments élevés.

Je revins à mon hôtel et j’obtins du propriétaire une réduction de moitié sur mon compte en ma qualité de journaliste. Il me restait assez d’argent pour me rendre jusqu’à Cheyenne, dans un wagon de première classe, plus une trentaine de dollars d’argent de poche pour les besoins de la route. Arrivé à Cheyenne, j’aurais fait exactement la moitié du chemin qui me séparait de Montréal, et cela me paraissait à cette heure une perspective délicieuse. J’adressai immédiatement un télégramme à un ami dévoué de Montréal pour le prévenir de mon retour et lui demander de m’envoyer cent dollars à Omaha. Je calculais que cet argent arriverait avant moi, et qu’une fois parvenu à Omaha, je n’aurais qu’à aller le toucher et continuer ma route sans retard. Omaha, on se le rappelle, est à une journée de Cheyenne ; mais pour faire le trajet entre ces deux villes, je comptais prendre un train d’émigrants à prix réduit. La fatigue ne m’importait plus ; j’allais revoir la patrie et cela me donnait une force surhumaine ! Je méprisais d’avance la lassitude du corps, et les privations et les humiliations mêmes.