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VOYAGES.

la crinière d’une cavale au galop. Il fallait une journée entière pour atteindre Omaha, la plus grande ville de l’Ouest vierge, et qui ne se trouve encore qu’au tiers du chemin entre Montréal et San Francisco. Ah ! vous ne connaissez pas la longueur mortelle d’un pareil trajet ! Tant que les prairies s’étalent sous le regard, se balançant, ondoyant, envoyant mille senteurs qui arrivent à l’odorat comme des frissons parfumés, on se sent encore vivre et l’on se pénètre de cette grasse et savoureuse nature, on aspire largement et avec transport la fraîcheur odorante de l’espace ; mais bientôt l’ennui arrive d’un pas rapide, et la monotonie du spectacle augmentant d’heure en heure, l’imagination sent peser sur elle comme un poids impossible à rejeter, les nerfs se fatiguent ou s’irritent, le regard se fixe avec colère sur ces champs qui se déroulent avec la même fécondité inflexible, et l’on ne tarde pas à éprouver un besoin fiévreux, impatient, brûlant, d’en finir. Que sera-ce donc lorsqu’on quittera les prairies pour les plaines, pour le grand désert américain qui a quatre cents lieues de largeur et qu’il faut traverser tout entier avant d’arriver à la Californie, cette oasis du Pacifique, cette perle humide qui jette au ciel mille rayons et qui en reçoit des splendeurs qui font rêver à l’Éden…… à cet Éden perdu par notre premier père, mais dont on retrouve toujours quelques morceaux, pour peu qu’on les cherche ?

Quatre cents lieues de désert lorsqu’on a déjà le désert en soi, lorsqu’à la solitude infinie de la nature s’ajoute la solitude mortelle du cœur ! Trois jours et trois nuits au milieu d’une désolation dans laquelle on avance sans cesse et qui sans cesse s’agrandit devant soi ! Toujours, toujours la même étendue jaune, la même mer de sable endormie,