Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/136

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De sorte que j’ai rengainé bien vite ce qui m’animoit contre le journal, et qui n’alloit pas moins qu’à supprimer, si je l’eusse pu, ce gros in-4°, que vous avez reçu en dernier lieu, et tous ceux qui auraient dû lui succéder; ce qui faisoit, pour vous parler vrai, le sujet de mon ire, étoit de ne point recevoir de vos nouvelles ; partant, je me suis trouvé coi quand j’ai été convaincu de votre exactitude. I1 faut pourtant là-dessus que je vous en croie sur votre parole, car je n’ai reçu que votre dernière lettre. Celle que vous m’écriviez à Rome n’est pas encore arrivée. J’espère cependant qu’elle ne sera pas perdue, non plus que d’autres que j’ai reçues par la même voie, et je l’attends avec impatience, dans l’espérance d’y trouver des histoires divines.

Il me semble que je vous devrois au moins autant de compliments sur vos réflexions morales que vous m’en faites sur mon babil. Vous parlez sur l’article de…. en homme pénétré de l’une et de l’autre situation, et cela est dans l’ordre ; mais votre comparaison, bien qu’ingénieuse, n’est pas tout-à-fait juste. Les récits sont plus exacts à peindre le bien et le mal, que ne le sont les relations des voyages. Messieurs les voyageurs rarement quittent le ton emphatique en décrivant ce qu’ils ont vu, quand même les choses seroient médiocres ; je crois qu’ils pensent qu’il n’est pas de la bienséance pour eux d’avoir vu autre chose que du beau. Ainsi, non contents d’exalter des gredineries, ils passent sous silence tout ce qu’il leur en a coûté pour jouir des choses vraiment curieuses ; de sorte qu’un pauvre lecteur, n’imaginant que roses et que fleurs dans le voyage qu’il va entreprendre, trouve souvent à décompter, et se voit précisément dans le cas d’un homme qui seroit devenu amoureux d’une femme borgne, sur son portrait peint de profil. Ne croyez pas cependant que par là je veuille exagérer les peines du voyage, qui assurément ne sont rien moins qu’intolérables. La plus grande de toutes est d’être séparé des gens de sa connaissance ; mais je suis bien aise, puisque j’en trouve l’occasion, de décharger un peu ma bile contre les détails contenus dans les livres de voyages, que j’ai actuellement sous les yeux, dans une partie desquels il n’y a pas un mot de vrai. Il en est de même de la plupart des idées générales que l’on se forme sur le