Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/138

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préface n’est déjà que trop longue. Retournons à nos moutons, c’est-à-dire à notre journal, à condition cependant que vous ne le communiquerez qu’à peu de personnes, quand ce seront des gens discrets, comme Bourbonne ou Courtois ; mais je défends les causeurs, à commencer par votre frère.

Je ne sais si je vous ai conté comment nous partîmes de Padoue, le 28 du mois dernier. Ce fut en nous embarquant sur le canal de la Brenta, avec un vent contraire ; c’est la règle. Mais pour le coup le diable en fut la dupe, car nous avions de bons chevaux qui nous remorquaient le long du bord, moyennant quoi nous ingannions le sortilège qui nous poursuit. Le bâtiment que nous montions se nomme le Bucentaure. Vous pouvez bien penser que ce n’est qu’un fort petit enfant du vrai Bucentaure ; mais aussi c’étoit le plus joli enfant du monde, ressemblant fort en beau à nos diligences d’eau et infiniment plus propre, composé d’une petite antichambre pour les valets, suivie d’une chambre tapissée de brocatelle de Venise, avec une table et deux estrades garnies de maroquin, et ouverte de huit croisées effectives et de deux portes vitrées. Nous trouvions notre domicile si agréable et si commode que, contre notre ordinaire, nous n’avions nulle impatience d’arriver, d’autant mieux que nous étions munis de force vivres, vin de Canarie, etc., et que les rivages sont bordés de quantité de belles maisons de nobles vénitiens. Celle de Pisani, maintenant doge, mérite en vérité une description particulière, surtout par un portail de jardin au bord de l’eau, accompagné de deux colonnes qui ont des escaliers tournants de fer en dehors, montant sur une terrasse charmante, qui fait le comble du péristyle. Cela est imaginé à merveille, et l’on m’a dit depuis que le cardinal de Rohan en avoit fait prendre le dessin pour l’exécuter à Saverne. Nous voulions d’abord descendre pour voir ces maisons ; le nombre nous en rebuta : ç’auroit été l’affaire de quelques années. Cependant nous ne résistâmes pas à la tentation de voir la dernière qui est sur la route, appartenant aux Foscarini ; elle a beaucoup de bonnes fresques et surtout une chute des Titans, d’une excellente expression, de la main de Zelotti. (Notez cependant que ceci est encore inférieur aux abords de Gênes.) Au bout de quelques milles nous eûmes l’honneur