Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/168

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quelle a été renvoyée de Rome à la grande poste de Paris, d’où elle est revenue à Rome, puis ici. Elle vient d’arriver tout essoufflée d’une si longue traite. Il me semble, mon petit ami, que vous vous donnez assez joliment les violons ; la modestie vous siéroit cependant mieux qu’à personne. C’est moi qui pourrois en manquer, tandis que je mets à Venise la nation françoise sur un si grand pied que, tout franc, je crains qu’un autre ne puisse l’y soutenir. Pour vous, on sait assez que vous n’êtes l’aîné que secundum quid. Cependant il y auroit de la dureté à vouloir vous ôter la satisfaction de vous louer vous-même sur cet article, puisque vous ne l’êtes là-dessus par personne autre. Témoignez, je vous prie, à ces dames combien je suis sensible à l’empressement qu’elles veulent bien avoir pour mes nouvelles. Je me souviens tous les jours d’elles et avec plaisir. Dans cette commémoration, ma bonne amie de Montot tient le premier rang. Ce seroit bien en vain que l’on courroit le monde pour trouver ailleurs un cœur aussi sensible et aussi vrai, une âme plus pure et meilleure, un caractère aussi égal, aussi sociable, aussi doux ; en vérité, je pense d’elle ce que l’on a dit d’un homme célèbre, qu’il faisait honneur à l’humanité. Qu’a-t-elle besoin d’être d’une aussi jolie figure ? Elle devroit la laisser à quelque autre ; elle n’en a que faire pour être universellement chérie de tout le monde. Je lui passe cependant ses yeux si doux et si fins, parce qu’ils sont le plus beau miroir de la plus belle âme qui ait Jamais été. Je suis vraiment affligé qu’elle ait perdu son dernier enfant ; mais je m’en console en pensant que c’est une perte à réparer en deux minutes. Au surplus, assurez-les toutes bien fort que je persiste opiniâtrement dans la bonne religion, et que je n’ai point encore, au milieu des infidèles, quitté les sentimens orthodoxes, mais je ne réponds pas de ce que la peur du martyre peut me faire faire à Florence. Continuez-moi exactement votre chronique. S’il n’y a point d’histoires, parbleu, vous voilà bien en peine, faites-en ; moi qui vous parle, me mets-je en peine de mentir pour vous amuser.

Je quitte Dijon, non sans regrets, pour revenir à Venise.

Je voudrois bien pouvoir vous parler savamment du carnaval. On nous presse fort ici d’y revenir passer ce