Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/171

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


fonction qui se fit en dernier lieu le jour de Saint-Barthélemi, et que l’on appelle le théâtre de la thériaque, est une chose tout-à-fait amusante ? Toutes les drogues qui entrent dans cette composition y sont, non seulement étalées en guise de dessert monté, mais encore arrangées avec autant d’adresse que de patience ; ce sont des camaïeux, des broderies, des paysages, et surtout des suites de médailles d’empereurs romains admirables. Les vipères y forment des guirlandes et des festons, et l’on a trouvé le secret de leur donner un air galant. Le talent de la nation italienne pour les ornements est exquis ; avec une douzaine de nappes blanches et autant de mannequins, ils ont façonné, en un instant, autant de statues dignes de Phidias. On pose cela sur une architecture des trois ordres, de même fabrique ; en vingt-quatre heures, voilà une église parée à ravir pour le jour de sa fête. Je n’ai pas vu les combats de gondoliers sur les ponts ; on les a abolis à mon grand regret. En récompense, ils ont inventé un autre jeu appelé les forces d’Hercule. Une certaine quantité d’hommes tout nus, se rangent dans le canal à nombre égal, vis-à-vis les uns des autres, sur deux lignes ; de petites planches étroites portent des deux bouts sur les épaules ; d’autres hommes montent debout sur ces planches ; un autre rang d’hommes sur ceux-ci par la même méthode, et ainsi par gradation jusqu’à ce qu’il n’y ait qu’un homme, sur la tête duquel monte un enfant. Tout cela ne parvient pas à bien sans que les planches ne cassent souvent, et que la pyramide ou château de cartes ne soit dérangée par de fréquentes cascades dans l’eau. Ce petit jeu, à se rompre le cou, se pratique quelquefois près du pont de Rialto. Je ne sais pourquoi on s’extasie si fort en parlant de ce pont ; on pourroit se contenter de dire qu’il est assez beau. Il est vrai qu’il n’y a qu’une arcade, mais le lieu n’en exige pas davantage, et elle n’est pas plus large qu’une de celles du pont Saint-Esprit. Il est vrai aussi qu’il est tout de marbre blanc et fort large ; car il y a dessus trois rues et quatre rangs de boutiques, à la vérité épaisses comme des lames de couteaux, et les rues à l’avenant. Tout cela ne fait pas un tiers en sus de la largeur du Pont-Neuf.

J’avois annoncé, ce me semble, que je ne dirois plus rien de Venise. Voilà cependant un long chapitre ; mais en vérité cela doit s’appeler n’en rien dire, tant j’omets de