Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/172

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


choses considérables sur ce sujet singulier. Nous y avons été retenus plus longtemps que nous ne croyions, tant par les lignes que l’on a faites contre les justes soupçons de peste à la foire de Sinigaglia, que par notre fainéantise, et les instances de notre Ambassadeur, qui nous a priés d’assister à la visite de cérémonie que lui a rendu M. Lezé, qui s’en va ambassadeur en France, et à la fête qu’il a donnée le jour de Saint-Louis. Elle étoit fort bien entendue et accompagnée d’un concert sur la mer, dans des barques galamment ornées.

C’est demain, cependant, qu’il me faudra quitter mes douces gondoles. J’y suis actuellement en robe-de-chambre et en pantoufles à vous écrire au beau milieu de la grande rue, bercé par intérim d’une musique céleste. Qui pis est, il faudra me séparer de mes chères Ancilla, Camilla, Faustolla, Julietta, Angeletta, Catina, Spina, Agalina, et de cent milles autres choses en a plus jolies les unes que les autres. Ne faites-vous pas un peu la mine, mon doux Neuilly, en me voyant l’esprit orné de si belles connaissances ? Vous voyez bien que ce n’est que plaisanterie, quand je parle à vous. D’un autre côté, c’est réalité, quand je parle à ce libertin de Blancey. Lequel des deux est le véritable ? Belle question ! Peut-elle être faite par des gens qui connaissent l’extrême régularité de mes mœurs ? Je ne crois pas que les fées ni les anges ensemble puissent, de leurs dix doigts, former deux aussi belles créatures que la Julietta et l’Ancilla. Lacurne est très-féru de l’une, et je ne devrois pas l’être moins de celle-ci, après l’avoir vue un jour déguisée en Vénus de Médicis, et aussi parfaite de tout point. Elle passe avec raison pour la plus belle femme de toute l’Italie. Notre ambassadeur me paraît avoir grande envie d’être l’ami de la première, et celui de Naples l’être bien fort de la seconde.

Ce n’est qu’ici au monde que l’on peut voir ce que j’ai vu : un homme, ministre et prêtre, dans un spectacle public, en présence de quatre mille personnes, badiner d’une fenêtre à l’autre, avec la plus fameuse catin d’une ville, et se faire donner des coups d’éventail sur le nez. Savez-vous bien que je trouvai un jour à cette princesse un poignard dans sa poche ? Elle prétendit que dans sa profession, on étoit en droit de le porter pour la