Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/183

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J’ai trop de dévotion pour croire que ce soit là le vrai portrait de la Vierge ; si je ne me trompe, on auroit mieux fait pour elle et pour saint Luc de faire honneur à ce dernier d’une Vierge de Raphaël ; car dans celle-ci, je n’ai pas trouvé le plus petit mot de cette sublimité que le R. P. Labat exalte en quarante pages. Mais ce n’est pas ici le seul endroit où je pourrois avoir occasion de donner sur les doigts à ce narrateur, dans cette mienne véridique relation, si je ne me trouvois porté à l’indulgence en sa faveur par le rapport de babil éternel qui se trouve entre lui et moi.


Rentrons dans la ville, c’est en sortir trop tôt ; l’objet le plus visible est la tour degli Asinelli, droite et menue comme un cierge. Ma foi ! c’est bien une autre paire de manches que la tour de Crémone : elle s’élève à perte de vue, et je crois bien pour le coup que c’est la plus haute tour, ou du moins l’une des plus hautes de l’Europe. Son peu d’épaisseur contribue encore à la faire paraître plus élevée, et la tour Garisenda, sa voisine, à la faire paraître plus droite. Celle-ci, beaucoup plus grosse et moins haute des deux tiers, s’avise de se donner de petits airs penchés ; de sorte qu’en jetant un plomb depuis le sommet, il va tomber à plus de neuf pieds des fondations. Je ne sais si cela a été fait par malice pour effrayer les passans, qui croient qu’elle va leur faire calotte, ou si, comme d’autres le prétendent, ce sont les restes d’une tour jadis fort élevée, qui, ayant eu de méchans fondements, s’écroula par le haut, tandis que la partie inférieure, qui prit son assiette, est demeurée stable. Quoi-qu’il en soit, on va delà, par une longue rue, à la place principale, ornée de la plus belle fontaine de marbre et de bronze que j’aie encore vue. C’est un Neptune colostsal, accompagné de quatre petits Amours montés sur autant de Dauphins, et plus bas de quatre grandes figures de femmes, qui jettent incessamment de l’eau fraîche par le bout des mamelles ; mais les jets d’eau sont si petits et si menus, que cette belle fontaine en est toute défigurée : elle est du dessin de Jean de Bologne. Non loin de là est une autre fontaine aux armes de Médicis, d’architecture en bas-reliefs. Elle est fort négligée, et je ne sais pourquoi, car c’est à mon gré un très-joli morceau dont personne n’a parlé.