Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/263

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cesse les voyageurs contre la dureté de la pauvre via Appia, qui n’en peut mais ; car dans les endroits où on ne l’a point ébréchée, elle est toute roulante, unie comme un parquet et fort glissante pour les chevaux qui, à force de battre ces larges pierres, les ont presque polies, mais sans y faire de trous. Il est vrai que dans les endroits où le pavé manque, il est de toute impossibilité que les croupions y puissent faire leur salut, tant ils se mettent de méchante humeur d’avoir à rouler sur le massif de pierres mureuses, et posées de champ et de toute sorte de sens inégalement. Cependant depuis si longtemps que l’on roule là-dessus sans rien raccommoder ni entretenir, le massif ne s’est pas démenti. Il n’y a que peu ou point d’ornières, mais seulement, de temps en temps, d’assez mauvais trous.


Comme le chemin que l’on tient aujourd’hui pour aller à Capoue n’est pas exactement le même que celui que tenoient les Romains, on s’écarte souvent de la voie Appienne, et souvent on la retrouve. Près de Terracine, elle donnoit contre un rocher appelé Pisca Marina, baigné par la mer. Pour la continuer, on a bien et beau coupé le rocher, d’une largeur beaucoup plus grande que n’est le chemin ordinaire et de la hauteur perpendiculaire de cent vingt pieds, du moins à ce qu’il semble par les chiffres qui sont gravés sur le roc, de distance en distance ; car vous vous figurez sans peine que je n’ai pas pris celle de la mesurer. On a employé, en traçant ces chiffres, un artifice assez singulier ; c’est de diviser les distances inégalement, et de grossir les chiffres eu égard à la perspective, et en raison proportionnelle de l’éloignement de la vue ; de telle sorte que les divisions paraissent toutes égales, et les caractères, dont le dernier est CXX, tous de la même grosseur. C’est une manière géométrique assez compliquée de donner à deviner quelle est la hauteur du tout et quelle est la gradation de chaque division. Près de la cime de ce bel ouvrage, qu’on ne peut se lasser d’admirer, il y a un autre roc absolument escarpé de tous les côtés, sur le sommet duquel je crus apercevoir les restes d’un vieux bâtiment ; je ne suis plus en souci que de la manière dont on y entroit. Quelques particuliers de mes amis m’ont averti en confidence qu’il y a voit là un trésor :