Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/58

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construit pour des galères ; mais n’ayant pas été assez creusé, il ne put servir que pour de petits bâtiments. Il est entouré d’une jetée, tout le long de laquelle régnent des arcades d’un bon effet.

Finissons cet article, car enfin j’aperçois ma felouque qui arrive. Il faut se hâter d’embarquer les petites provisions. Nous nous pourvûmes, entre autres choses, Sainte-Palaye et moi, de tables, livres, écritoires, pour faire les gens studieux pendant le trajet. Vous allez voir combien tout cela nous servit ; bref, on appareille, nous entrons, on lève l’ancre à huit heures du soir, nous voilà partis. Ceci d’abord alloit à merveille ; nos patrons faisoient une musique enragée pour nous témoigner leur joie de nous avoir : Galant’ uomini, gran mousson, illustrissimi signori, issa, issa, allegraniente io issa. C’était un rompement de tête abominable. Cependant nous jasions avec beaucoup de gaieté ; je ne sais pourquoi, peu à peu cela s’affoiblit, les propos furent moins vifs, nous devînmes taciturnes, le cœur s’affadit ; en un mot, le résultat de tout cela fut de jeter au diable les tables, la bibliothèque, les manuscrits, et de nous coucher, sans courage, sur des matelas, dont nous avions sagement fait provision ; nous en fûmes quittes pour cet apprentissage ce jour-là, et allâmes nous arrêter près de Nice, où nous descendîmes un moment le lendemain matin, 19. La ville est peu de chose, à ce qu’il me parut ; mais cependant bien peuplée et les maisons élevées ; je fus surpris de trouver sur une porte une inscription dans le genre païen : Divo Amedeo.

Nous passâmes à la vue de Veille-Franche, petite place forte au duc de Savoie. Ce fut là que le vent commença à nous contrarier, pour ne pas finir de sitôt. Il fut force de relâcher sur la côte, où nous fîmes une chère délicieuse d’une soupe à l’huile ; mais à peine fûmes-nous embarqués, que le vomissement de mer nous prit d’une belle manière. Je commençai la cérémonie, et j’eus l’avantage d’être le dernier à la finir. J’ai été le plus malade de tous, et Lacurne seul ne l’a point été du tout. Pour Loppin, c’étoit une chose rare à entendre que ses lamentations. Il avoit un regret infini d’être venu de si loin pour rendre les nations étrangères témoins de sa faiblesse.

Cependant nous passâmes Monaco, méchante petite ville qu’on a tort de célébrer, si ce n’est par rapport à un