Page:Chartier - La Belle Dame sans merci, 1901, éd. Charpennes.djvu/54

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



Qui voudroit mon vouloir contraindre
À joyeuses choses escrire,
Ma plume n’y sauroit attaindre,
Non feroit ma langue à les dire.
Je n’ai bouche qui puisse rire,
Que les yeux ne la desmentissent :
Car le cœur l’en voudroit desdire
Par les larmes qui des yeux issent.

Je laisse aux amoureux malades
Qui ont espoir d’allégement,
Faire chansons, ditz et balades,
Chacun en son entendement.
Car ma Dame en son testament
Prit, à la mort. Dieu en ait l’âme !
Et emporta mon sentement,
Qui git où elle sous la lame.

Désormais est temps de moi taire,
Car de dire je suis lassé.
Je vueil laisser aux autres faire
Leur temps, car le mien est passé ;
Fortune a le forgier cassé
Où j’espargnoye ma richesse,
Et le bien que j’ai amassé
Au meilleur temps de ma jeunesse.