Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t2.djvu/129

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attirer l’attention du public ? L’idée d’écrire un ouvrage sur les Révolutions comparées m’était venue ; je m’en occupais dans ma tête comme d’un sujet plus approprié aux intérêts du jour ; mais qui se chargerait de l’impression d’un manuscrit sans prôneurs, et, pendant la composition de ce manuscrit, qui me nourrirait ? Si je n’avais que peu de jours à passer sur la terre, force était néanmoins d’avoir quelque moyen de soutenir ce peu de jours. Mes trente louis, déjà fort écornés, ne pouvaient aller bien loin, et, en surcroît de mes afflictions particulières, il me fallait supporter la détresse commune de l’émigration. Mes compagnons à Londres avaient tous des occupations : les uns s’étaient mis dans le commerce du charbon, les autres faisaient avec leurs femmes des chapeaux de paille, les autres enseignaient le français qu’ils ne savaient pas. Ils étaient tous très gais. Le défaut de notre nation, la légèreté, s’était dans ce moment changé en vertu. On riait au nez de la fortune ; cette voleuse était toute penaude d’emporter ce qu’on ne lui redemandait pas.


Peltier[1], auteur du Domine salvum fac regem[2] et principal rédacteur des Actes des Apôtres, continuait

  1. Jean Gabriel Peltier (et non Pelletier, comme on l’a imprimé jusqu’ici dans toutes les éditions des Mémoires) était né le 21 octobre 1765 à Gonnor, arrondissement de Beaupréau (Maine-et-Loire). Il fut le principal rédacteur des Actes des Apôtres. Après le 10 août, réfugié en Angleterre, il publia, en deux volumes in-8o, le Dernier Tableau de Paris, ou Précis historique de la révolution du 10 août et du 2 septembre, des causes qui l’ont produite, des événements qui l’ont précédée et des crimes qui l’ont suivie. En 1793, il fit paraître son Histoire de la Restauration de la Monarchie française, ou la Cam-
  2. Note en page 113