Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/100

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Bonaparte a donné un corps à ces succès épars ; il les a continués, il a fait rayonner ces victoires : mais, sans ces premières merveilles, eût-il obtenu les dernières ? il n’était au-dessus de tout que quand la raison chez lui exécutait les inspirations du poète.

L’illustration de notre suzerain ne nous a coûté que deux ou trois cent mille hommes par an ; nous ne l’avons payée que de trois millions de nos soldats ; nos concitoyens ne l’ont achetée qu’au prix de leurs souffrances et de leurs libertés pendant quinze années : ces bagatelles peuvent-elles compter ? Les générations venues après ne sont-elles pas resplendissantes ? Tant pis pour ceux qui ont disparu ! Les calamités sous la République servirent au salut de tous ; nos malheurs sous l’Empire ont bien plus fait : ils ont déifié Bonaparte ! cela nous suffit.

Cela ne me suffit pas à moi, je ne m’abaisserai point à cacher ma nation derrière Bonaparte ; il n’a pas fait la France, la France l’a fait. Jamais aucun talent, aucune supériorité ne m’amènera à consentir au pouvoir qui peut d’un mot me priver de mon indépendance, de mes foyers, de mes amis ; si je ne dis pas de ma fortune et de mon honneur, c’est que la fortune ne me paraît pas valoir la peine qu’on la défende ; quant à l’honneur, il échappe à la tyrannie : c’est l’âme des martyrs ; les liens l’entourent et ne l’enchaînent pas ; il perce la voûte des prisons et emporte avec soi tout l’homme.

Le tort que la vraie philosophie ne pardonnera pas à Bonaparte, c’est d’avoir façonné la société à l’obéissance passive, repoussé l’humanité vers les temps de dégradation morale, et peut-être abâtardi les ca-