Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/101

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ractères de manière qu’il serait impossible de dire quand les cœurs commenceront à palpiter de sentiments généreux. La faiblesse où nous sommes plongés vis-à-vis de l’Europe, notre abaissement actuel, sont la conséquence de l’esclavage napoléonien : il ne nous est resté que les facultés du joug. Bonaparte a dérangé jusqu’à l’avenir ; point ne m’étonnerais si l’on nous voyait, dans le malaise de notre impuissance nous amoindrir, nous barricader contre l’Europe au lieu de l’aller chercher, livrer nos franchises au dedans pour nous délivrer au dehors d’une frayeur chimérique, nous égarer dans d’ignobles prévoyances, contraires à notre génie et aux quatorze siècles dont se composent nos mœurs nationales. Le despotisme que Bonaparte a laissé dans l’air descendra sur nous en forteresses.

La mode est aujourd’hui d’accueillir la liberté d’un rire sardonique, de la regarder comme vieillerie tombée en désuétude avec l’honneur. Je ne suis point à la mode, je pense que sans la liberté il n’y a rien dans le monde ; elle donne du prix à la vie ; dussé-je rester le dernier à la défendre, je ne cesserai de proclamer ses droits. Attaquer Napoléon au nom de choses passées, l’assaillir avec des idées mortes, c’est lui préparer de nouveaux triomphes. On ne le peut combattre qu’avec quelque chose de plus grand que lui, la liberté : il s’est rendu coupable envers elle et par conséquent envers le genre humain.


Vaines paroles ! mieux que personne, j’en sens l’inutilité. Désormais toute observation, si modérée qu’elle soit, est réputée profanatrice : il faut du courage