Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/210

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métiers, se pressaient pêle-mêle dans une salle ; on leur donnait en entrant un feuillet noté, et ils se joignaient au chœur général avec une précision étonnante. C’était quelque chose de surprenant que ces deux ou trois cents voix confondues. Le morceau fini, chacun reprenait le chemin de sa demeure. Nous sommes bien loin de ce sentiment de l’harmonie, moyen puissant de civilisation ; il a introduit dans la chaumière des paysans de l’Allemagne une éducation qui manque à nos hommes rustiques : partout où il y a un piano, il n’y a plus de grossièreté.


Vers le 13 de janvier, j’ouvris le cours de mes dépêches avec le ministre des affaires étrangères. Mon esprit se plie facilement à ce genre de travail : pourquoi pas ? Dante, Arioste et Milton n’ont-ils pas aussi bien réussi en politique qu’en poésie ? Je ne suis sans doute ni Dante, ni Arioste, ni Milton ; l’Europe et la France ont vu néanmoins par le Congrès de Vérone ce que je pourrais faire.

Mon prédécesseur à Berlin me traitait en 1816 comme il traitait M. de Lameth dans ses petits vers au commencement de la révolution[1]. Quand on est si aimable, il ne faut pas laisser derrière soi de registres, ni avoir la rectitude d’un commis quand on n’a

  1. Charles de Lameth, l’un des principaux membres du côté gauche à la Constituante, s’était couvert de ridicule, au mois de mars 1790, en dirigeant, comme membre du comité de surveillance, une expédition nocturne contre le couvent des Annonciades de Pontoise, pour y rechercher M. de Barentin, frère de l’abbesse. Le marquis de Bonnay, prédécesseur de Chateaubriand à Berlin, avait composé à cette occasion un poème héroï-comique, des plus spirituels, la Prise des Annonciades.