Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/267

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craignent singulièrement l’établissement d’un empire au Mexique. Si le nouveau monde tout entier est jamais républicain, les monarchies de l’ancien monde périront. »


On parlait beaucoup de la détresse des paysans irlandais, et l’on dansait afin de les consoler. Un grand bal paré à l’Opéra occupait les âmes sensibles. Le roi, m’ayant rencontré dans un corridor, me demanda ce que je faisais là, et, me prenant par le bras, il me conduisit dans sa loge.

Le parterre anglais était, dans mes jours d’exil, turbulent et grossier ; des matelots buvaient de la bière au parterre, mangeaient des oranges, apostrophaient les loges. Je me trouvais un soir auprès d’un matelot entré ivre dans la salle ; il me demanda où il était ; je lui dis : « À Covent-Garden. — Pretty garden, indeed ! » (Joli jardin, vraiment !) s’écria-t-il, saisi, comme les dieux d’Homère, d’un rire inextinguible.

Invité dernièrement à une soirée chez lord Lansdowne[1], Sa Majesté m’a présenté à une dame sévère, âgée de soixante-treize ans : elle était habillée de crêpe, portait un voile noir comme un diadème sur ses cheveux blancs, et ressemblait à une reine abdiquée. Elle me salua d’un ton solennel et de trois phrases estropiées du Génie du christianisme ; puis elle me dit avec non moins de solennité : « Je suis mistress Siddons. » Si elle m’avait dit : « Je suis lady Macbeth, » je l’aurais cru. Je l’avais vue autrefois sur

  1. Henry Petty-Fitz-Maurice, 3e marquis de Lansdowne (1780-1863). De 1830 à 1858, il a fait partie de tous les ministères whigs.