Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/294

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

mages ont eu la légèreté de ma fortune. Aujourd’hui, après seize nouvelles années évanouies depuis mon ambassade de Londres, après tant de nouvelles destructions, mes regards se reportent sur la fille du pays de Desdémone et de Juliette : elle ne compte plus dans ma mémoire que du jour où sa présence inattendue ralluma le flambeau de mes souvenirs. Nouvel Épiménide, réveillé après un long sommeil, j’attache mes regards sur un phare d’autant plus radieux que les autres sont éteints sur le rivage ; un seul excepté brillera longtemps après moi.

Je n’ai point achevé tout ce qui concerne Charlotte dans les pages précédentes de ces Mémoires : elle vint avec une partie de sa famille me voir en France, lorsque j’étais ministre en 1823. Par une de ces misères inexplicables de l’homme, préoccupé que j’étais d’une guerre d’où dépendait le sort de la monarchie française, quelque chose sans doute aura manqué à ma voix, puisque Charlotte, retournant en Angleterre, me laissa une lettre dans laquelle elle se montre blessée de la froideur de ma réception. Je n’ai osé ni lui écrire ni lui renvoyer des fragments littéraires qu’elle m’avait rendus et que j’avais promis de lui remettre augmentés. S’il était vrai qu’elle eût eu une raison véritable de se plaindre, je jetterais au feu ce que j’ai raconté de mon premier séjour outre-mer.

Souvent il m’est venu en pensée d’aller éclaircir mes doutes ; mais pourrais-je retourner en Angleterre, moi qui suis assez faible pour n’oser visiter le rocher paternel sur lequel j’ai marqué ma tombe ? J’ai peur maintenant des sensations : le temps, en m’enlevant mes jeunes années, m’a rendu semblable à ces soldats