Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/302

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petite cuisine à deux maîtres trois grands services préparés pour quarante personnes. Montmirel et ses aides se mirent à l’ouvrage, et, nichant casseroles, lèchefrites et bassines dans tous les coins, il mit son chef-d’œuvre réchauffé à l’abri. Un vieil ami vint partager mon premier repas de matelot mis à terre. La ville et la cour accoururent, car il n’y eut qu’un cri sur l’outrecuidance de mon renvoi après le service que je venais de rendre ; on était persuadé que ma disgrâce serait de courte durée ; on se donnait l’air de l’indépendance en consolant un malheur de quelques jours, au bout desquels on rappellerait fructueusement à l’infortuné revenu en puissance qu’on ne l’avait point abandonné.

On se trompait ; on en fut pour les frais de courage : on avait compté sur ma platitude, sur mes pleurnicheries, sur mon ambition de chien couchant, sur mon empressement à me déclarer moi-même coupable, à faire le pied de grue auprès de ceux qui m’avaient chassé : c’était mal me connaître. Je me retirai sans réclamer même le traitement qui m’était dû, sans recevoir ni une faveur ni une obole de la cour ; je fermai ma porte à quiconque m’avait trahi ; je refusai la foule condoléante et je pris les armes. Alors tout se dispersa ; le blâme universel éclata, et ma partie, qui d’abord avait semblé belle aux salons et aux antichambres, parut effroyable.

Après mon renvoi, n’eussé-je pas mieux fait de me taire ? La brutalité du procédé ne m’avait-elle pas fait revenir le public ? M. de Villèle a répété que la lettre de destitution avait été retardée ; par ce hasard, elle avait eu le malheur de ne m’être rendue qu’au