Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/395

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Samedi, 28 septembre.

« Quoi, madame, vous portez la bonté jusqu’à vouloir honorer d’une visite un pauvre proscrit comme moi ! C’est pour cette fois que je pourrais dire comme les anciens patriarches, à qui d’ailleurs je ressemble si peu, « qu’un ange est venu dans ma demeure ». Je sais bien que vous aimez à faire œuvres de miséricorde ; mais, par le temps qui court, tout bien est difficile, et celui-là comme les autres. Je dois vous prévenir, à mon grand regret, que venir seule est d’abord impossible pour bien des raisons ; entre autres, qu’avec votre jeunesse et votre figure dont l’éclat vous suivra partout, vous ne sauriez voyager sans une femme de chambre à qui la prudence me défend de confier le secret de ma retraite, qui n’est pas à moi seul. Vous n’auriez donc qu’un moyen d’exécuter votre généreuse résolution, ce serait de vous consulter avec madame de Clermont[1] qui vous amènerait un jour dans son petit castel champêtre, et de là il vous serait très aisé de venir avec elle. Vous êtes faites toutes deux pour vous apprécier et pour vous aimer l’une et l’autre […] Je fais dans ce moment-ci beaucoup de vers. En les faisant, je songe souvent que je pourrai les lire un jour à cette belle et charmante Juliette dont l’esprit est aussi fin que le regard, et le goût aussi pur que son âme. Je vous enverrais bien aussi le fragment d’Adonis que vous aimez, quoique devenu un peu profane pour moi ; mais je voudrais la promesse qu’il ne sortira pas de vos mains […]

  1. Madame de Clermont-Tonnerre.