Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/460

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roi rentre dans Naples, accompagné de quatre lanciers[1]. Il se présente à sa femme et lui dit : « Madame, je n’ai pu mourir. » Le lendemain, un bateau le conduit vers l’île d’Ischia ; il rejoint en mer une pinque chargée de quelques officiers de son état-major, et fait voile avec eux pour la France.

Madame Murat, demeurée seule, montra une présence d’esprit admirable. Les Autrichiens étaient au moment de paraître : dans le passage d’une autorité à l’autre, un intervalle d’anarchie pouvait être rempli de désordres. La régente ne précipite point sa retraite ; elle laisse le soldat allemand occuper la ville et fait pendant la nuit éclairer ses galeries. Le peuple, apercevant du dehors la lumière, pensant que la reine est encore là, reste tranquille. Cependant, Caroline sort par un escalier secret et s’embarque. Assise à la poupe du vaisseau, elle voyait sur la rive resplendir illuminé le palais désert dont elle s’éloignait, image du rêve brillant qu’elle avait eu pendant son sommeil dans la région des fées.

Caroline rencontra la frégate qui ramenait Ferdinand[2]. Le vaisseau de la reine fugitive fit le salut, le vaisseau du roi rappelé ne le rendit pas : la prospérité ne reconnaît pas l’adversité sa sœur. Ainsi les illusions, évanouies pour les uns, recommencent pour les autres ; ainsi se croisent dans les vents et sur les flots les inconstantes destinées humaines : riantes ou funestes, le même abîme les porte ou les engloutit.

Murat accomplissait ailleurs sa course. Le 25 mai

  1. Le 19 mai.
  2. Ferdinand IV (comme roi de Naples ; Ier comme roi des Deux-Siciles).