Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/511

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Le 17 mars, Chateaubriand écrivait à Mme Récamier : « Je suis au désespoir de la maladie de Fontanes. Je tremble de l’arrivée du prochain courrier. » — Fontanes était mort le matin même du jour où son ami écrivait cette lettre.

Chateaubriand fut accablé par cette mort ; il envoya à M. Bertin les lignes suivantes, qui parurent dans le Journal des Débats du 10 avril 1821 :

Monsieur,

Il est de mon devoir de répondre à l’appel que vous avez fait à l’amitié, dans votre journal du 19 de ce mois. J’y répondrai mal, car ce n’est pas quand on a le cœur brisé qu’on peut écrire. L’époque à jamais célèbre fondée par Boileau, Racine et Fénelon, finit en M. de Fontanes ; notre gloire littéraire expire avec la monarchie de Louis XIV.

Mon illustre ami laisse entre les mains de sa veuve inconsolable et de sa jeune et malheureuse fille les manuscrits les plus précieux ; et telle était son indifférence pour la renommée, qu’il se refusait à les publier. Ces manuscrits consistent en un Recueil d’odes et de poèmes admirables, en des mélanges littéraires écrits dans cette prose où le bon goût ne nuit point à l’imagination, l’élégance au naturel, la correction à l’éloquence et la chasteté du style à la hardiesse de la pensée.

Devais-je être appelé si tôt à parler des derniers ouvrages de l’écrivain supérieur qui annonça mes premiers essais ? Personne (si ce n’est un de ses vieux amis qui est aussi le mien, M. Joubert) n’a mieux connu que moi cette bonhomie, cette simplicité, cette absence de toute envie, qui distinguent les vrais talents et qui faisaient le fond du caractère de M. de Fontanes. Singulière fatalité ! notre amitié commença dans la terre étrangère, et c’est dans la terre étrangère que j’apprends la mort du compagnon de mon exil !

Comme homme public, M. de Fontanes a rendu à son pays des services inappréciaibles ; il maintint la dignité de la parole, sous l’empire du maître qui commandait un silence servile ; il éleva dans les doctrines de nos pères des enfants qu’on voulait séparer du passé pour bouleverser l’avenir. Vous aussi, monsieur, vous avez admiré et aimé ce beau génie, cet excellent homme, qui peut-être est déjà oublié dans la ville où tout s’oublie.