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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

Dans la vallée du Rhône, je rencontrai une garçonnette presque nue, qui dansait avec sa chèvre ; elle demandait la charité à un riche jeune homme bien vêtu qui passait en poste, courrier galonné en avant, deux laquais assis derrière le brillant carrosse. Et vous vous figurez qu’une telle distribution de la propriété peut exister ? Vous pensez qu’elle ne justifie pas les soulèvements populaires ?

Sion me remémore une époque de ma vie : de secrétaire d’ambassade que j’étais à Rome, le premier consul m’avait nommé ministre plénipotentiaire au Valais.

À Brigg, je laissai les jésuites s’efforçant de relever ce qui ne peut l’être[1] ; inutilement établis aux pieds du temps, ils sont écrasés sous sa masse, comme leur monastère sous le poids des montagnes.

J’étais à mon dixième passage des Alpes ; je leur avais dit tout ce que j’avais à leur dire dans les différentes années et les diverses circonstances de ma vie. Toujours regretter ce qu’il a perdu, toujours s’égarer dans les souvenirs, toujours marcher vers la tombe en pleurant et s’isolant : c’est l’homme.

Les images empruntées de la nature montagneuse ont surtout des rapports sensibles avec nos fortunes ; celui-ci passe en silence comme l’épanchement d’une

  1. « Quand la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum vint, le 7 août 1814, sanctionner l’œuvre de restauration de la Compagnie de Jésus, les cantons primitifs de la Suisse ne restèrent pas insensibles aux joies de la catholicité. Ignace Brocard, Jacques Roh, Gaspard Rothenflue et plusieurs de leurs compatriotes s’engagèrent sous le drapeau de l’Ordre à peine rétabli. Le Valais rendit aux Jésuites leur ancien collège de Brigg. » (J. Crétineau-Joly, Histoire du Sonderhund, t. I, p. 428).