Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/243

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


allaita, comme celles d’Herculanum, à la mamelle de l’Espérance. En sortant de Vérone, je fus obligé de changer de mesure pour supputer le temps passé ; je rétrogradais de vingt-sept années, car je n’avais pas fait la route de Vérone à Venise depuis 1806. À Brescia, à Vicence, à Padoue, je traversai les murailles de Palladio, de Scamozzi, de Franceschini, de Nicolas de Pise, de frère Jean.

Les bords de la Brenta trompèrent mon attente ; ils étaient demeurés plus riants dans mon imagination : les digues élevées le long du canal enterrent trop les marais. Plusieurs villa ont été démolies ; mais il en reste encore quelques-unes très élégantes. Là demeure peut-être le signor Pococurante[1] que les grandes dames à sonnets dégoûtaient, que les deux jolies filles commençaient fort à lasser, que la musique fatiguait au bout d’un quart d’heure, qui trouvait Homère d’un mortel ennui, qui détestait le pieux Énée, le petit Ascagne, l’imbécile roi Latinus, la bourgeoise Amate et l’insipide Lavinie ; qui s’embarrassait peu d’un mauvais dîner d’Horace sur la route de Brindes ; qui déclarait ne vouloir jamais lire Cicéron et encore moins Milton, ce barbare, gâteur de l’enfer et du diable du Tasse. « Hélas ! disait tout bas Candide à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes allemands[2] ! »

Malgré mon demi-désappointement et beaucoup de dieux dans les petits jardins, j’étais charmé des arbres

  1. Et non le signor Procurante, comme le portent les précédentes éditions des Mémoires.
  2. Voltaire, Candide, chapitre XXV : Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.