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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

On peut, à Venise, se croire sur le tillac d’une superbe galère à l’ancre, sur le Bucenture, où l’on vous donne une fête, et du bord duquel vous apercevez à l’entour des choses admirables. Mon auberge, l’hôtel de l’Europe, est placée à l’entrée du grand canal, en face de la Douane de mer, de la Giudecca et de Saint-Georges-Majeur. Lorsqu’on remonte le grand canal entre les deux files de ses palais, si marqués de leurs siècles, si variés d’architecture, lorsqu’on se transporte sur la grande et la petite place, que l’on contemple la basilique et ses dômes, le palais des doges, les procurazie nuove, la Zucca, la tour de l’Horloge, le beffroi de Saint-Marc, la colonne du Lion, tout cela mêlé aux voiles et aux mâts des vaisseaux, au mouvement de la foule et des gondoles, à l’azur du ciel et de la mer, les caprices d’un rêve ou les jeux d’une imagination orientale n’ont rien de plus fantastique. Quelquefois Cicéri[1] peint et rassemble sur une toile, pour les prestiges du théâtre, des monuments de toutes les formes, de tous les temps, de tous les pays, de tous les climats : c’est encore Venise.

Ces édifices surdorés, embellis avec profusion par Giorgione, Titien, Paul Véronèse, Tintoret, Jean Bellini, Paris Bordone, les deux Palma, sont remplis de bronzes, de marbres, de granits, de porphyres, d’antiques précieuses, de manuscrits rares ; leur magie intérieure égale leur magie extérieure ; et quand, à la

  1. Cicéri (Pierre-Luc-Charles), peintre-décorateur français, né le 17 août 1782, mort le 22 août 1868. Les toiles qu’il exécuta pour l’Académie royale de musique ont fait de lui le maître de l’art décoratif. Ses plus célèbres décors sont ceux de la Lampe merveilleuse, de la Muette de Portici, de Guillaume Tell, de Robert le Diable, de la Vestale, de Moïse et d’Armide.