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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

Venise, septembre 1833.

Après ma découverte des prisons où la matérielle Autriche essaye d’étouffer les intelligences italiennes, je suis allé à l’Arsenal. Aucune monarchie, quelque puissante qu’elle soit ou qu’elle ait été, n’a offert un pareil compendium nautique.

Un espace immense, clos de murs crénelés, renferme quatre bassins pour les vaisseaux de haut bord, des chantiers pour bâtir ces vaisseaux, des établissements pour ce qui concerne la marine militaire et marchande, depuis la corderie jusqu’aux fonderies de canons, depuis l’atelier où l’on taille la rame de la gondole jusqu’à celui où l’on équarrit la quille d’un soixante-quatorze, depuis les salles consacrées aux armes antiques conquises à Constantinople, en Chypre, en Morée, à Lépante, jusqu’aux salles où sont exposées les armes modernes : le tout mêlé de galeries, de colonnes, d’architectures élevées et dessinées par les premiers maîtres.

Dans les arsenaux de la marine de l’Espagne, de l’Angleterre, de la France, de la Hollande, on voit seulement ce qui a rapport aux objets de ces arsenaux ; à Venise, les arts s’unissent à l’industrie. Le monument de l’amiral Emo, par Canova, vous attend auprès de la carcasse d’un navire ; des files de canons vous apparaissent à travers de longs portiques : les deux lions colossaux du Pirée gardent la porte du bassin d’où va sortir une frégate pour un monde qu’Athènes n’a point connu, et qu’à découvert le génie de la moderne Italie. Malgré ces beaux débris de Neptune, l’arsenal ne rappelle plus ces vers de Dante :