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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

rapports d’imagination et de destinée qui semblent avoir existé entre l’historien de René et le poète de Childe-Harold. Ici je signale encore une de ces rencontres tant flatteuses à mon orgueil. La brune Fornarina de Lord Byron n’a-t-elle pas un air de famille avec la blonde Vélléda des Martyrs, son ainée ?

« Caché parmi les rochers, j’attendis quelque temps sans voir rien paraître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m’apporte du milieu du lac. J’écoute et je distingue les accents d’une voix humaine ; en même temps je découvre un esquif suspendu au sommet d’une vague ; il redescend, disparaît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d’une lame élevée ; il approche du rivage. Une femme le conduisait : elle chantait en luttant contre la tempête, et semblait se jouer dans les vents : on eût dit qu’ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour à tour dans le lac des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d’or et d’argent.

« Bientôt elle touche à la rive, s’élance à terre, attache sa nacelle au tronc d’un saule, et s’enfonce dans le bois en s’appuyant sur la rame de peuplier qu’elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille était haute ; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. Elle portait une faucille d’or suspendue à une ceinture d’airain, et elle était couronnée d’une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds qui flottaient épars,