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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantait d’une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s’abaissait et s’élevait comme l’écume des flots.[1] »

Je rougirais de me montrer entre Byron et Jean-Jacques, sans savoir ce que je serai dans la postérité, si ces Mémoires devaient paraître de mon vivant ; mais quand ils viendront en lumière, j’aurai passé et pour jamais, ainsi que mes illustres devanciers, sur le rivage étranger ; mon ombre sera livrée au souffle de l’opinion, vain et léger comme le peu qui restera de mes cendres.

Rousseau et Byron ont eu à Venise un trait de ressemblance : ni l’un ni l’autre n’ont senti les arts. Rousseau, doué merveilleusement pour la musique, n’a pas l’air de savoir qu’il existe auprès de Zulietta des tableaux, des statues, des monuments ; et pourtant avec quel charme ces chefs-d’œuvre se marient à l’amour dont ils divinisent l’objet et augmentent la flamme ! Quant à lord Byron, il abhorre l’infernal éclat des couleurs de Rubens ; il crache sur tous les sujets des saints dont les églises regorgent ; il n’a jamais rencontré tableau ou statue approchant d’une lieue de sa pensée. Il préfère à ces arts imposteurs la beauté de quelques montagnes, de quelques mers, de quelques chevaux, d’un certain lion de Morée, et d’un tigre qu’il vit souper dans Exeter-Change. N’y aurait-il pas un peu de parti pris dans tout cela ?

Que d’affectation et de forfanterie ! [2]

  1. Les Martyrs, livre ix.
  2. Le Tartuffe, acte iii, scène ii.