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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

Venise, septembre 1833.

Mais quelle est donc cette ville où les plus hautes intelligences se sont donné rendez-vous ? Les unes l’ont elles-mêmes visitée, les autres y ont envoyé leurs Muses. Quelque chose aurait manqué à l’immortalité de ces talents, s’ils n’eussent suspendu des tableaux à ce temple de la volupté et de la gloire. Sans rappeler encore les grands poètes de l’Italie, les génies de l’Europe entière y placèrent leurs créations : là respire cette Desdemona de Shakespeare, bien différente de la Zulietta de Rousseau et de la Margherita de Byron, cette pudique Vénitienne qui déclare sa tendresse à Othello : « Si vous avez un ami qui m’aime, apprenez-lui à raconter votre histoire, cela me pénétrera d’amour pour lui. » Là paraît cette Belvidera d’Otway[1] qui dit à Jaffier :

Oh smile, as when our loves were in their spring.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  
O ! lead me to some desert wide and wild,
Barren as our misfortunes, where my soul
May bave its vent, wbere I may tell aloud
To the high heavens, and ev’ry list’ning planets,
With what a boundless stock my bosom’s fraught ;
Where I may throw my eager arms about thee,
Give loose to love, with kisses kindling joy,
And lest off all the fire that’s in my heart.

  1. Thomas Otway (1651-1685), poète dramatique anglais. La plus célèbre de ses tragédies est Venise sauvée (Venice preserved, 1682), d’après la Conjuration de Venise, de l’abbé de Saint-Réal, qui avait paru en 1674. La pièce d’Otway a été imitée par Lafosse dans son Manlius. Belvidera et Jaffier sont les principaux personnages de Venise sauvée.