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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

Mes belles compatriotes provençales d’autrefois rappellent davantage la fille de Venise par l’idiome de ces générations intermédiaires, chez lesquelles la langue du vaincu n’est pas encore entièrement morte et la langue du vainqueur pas encore entièrement formée.

Qui de Pellico ou de Zanze a raison ? de quoi s’agit-il aux débats ? d’une simple confidence, d’un embrassement douteux, lequel, au fond, ne s’adresse peut-être pas à celui qui le reçoit. La vive épousée ne veut pas se reconnaître dans la délicieuse éphèbe représentée par le captif ; mais elle conteste le fait avec tant de charme, qu’elle le prouve en le niant. Le portrait de Zanze dans le mémoire du demandeur est si ressemblant, qu’on le retrouve dans la réplique de la défenderesse : même sentiment de religion et d’humanité, même réserve, même ton de mystère, même désinvolture molle et tendre.

Zanze est pleine de puissance lorsqu’elle affirme, avec une candeur passionnée, qu’elle n’aurait pas osé embrasser son propre frère, à plus forte raison M. Pellico. La piété filiale de Zanze est extrêmement touchante, lorsqu’elle transforme Brollo en un vieux soldat de la république, réduit à l’état de geôlier per sola combinazione.

Zanze est tout admirable dans cette remarque : Pellico a caché le nom d’un homme pervers, et il n’a pas craint de révéler celui d’une innocente créature compatissante aux misères des prisonniers.

Zanze n’est point séduite par l’idée d’être immortelle dans un ouvrage immortel ; cette idée ne lui vient pas même à l’esprit : elle n’est frappée que de l’in-