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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

permettait-elle de butiner cette croix pour sa tombe ; le bois mort dans les forêts, appartient à celui qui l’a ramassé.

Là dorment ignorés des poètes sans gloire,
Des orateurs sans voix, des héros sans victoire[1].

L’enfant de Prague ne dormirait-il pas mieux ici sans couronne que dans la chambre du Louvre où le corps de son père fut exposé ?

Mon déjeuner solitaire en société des voyageurs repus, couchés sous ma fenêtre, aurait été selon mes goûts, si une mort trop récente ne m’eût affligé : j’avais entendu crier la geline servie à mon festin. Pauvre poussin ! il était si heureux cinq minutes avant mon arrivée ! il se promenait parmi les herbes, les légumes et les fleurs ; il courait au milieu des troupeaux de chèvres descendues de la montagne ; ce soir il se serait couché avec le soleil, et il était encore assez petit pour dormir sous l’aile de sa mère.

La calèche attelée, j’y suis remonté entouré des femmes, et les garçons de l’auberge m’ont accompagné ; ils avaient l’air heureux de m’avoir vu, quoiqu’ils ne me connussent pas et qu’ils ne dussent jamais me revoir : ils me donnaient tant de bénédictions ! Je ne me lasse pas de cette cordialité allemande. Vous ne rencontrez pas un paysan qui ne vous ôte son chapeau et ne vous souhaite cent bonnes choses : en France, on ne salue que la mort ; l’insolence est réputée la liberté et l’égalité ; nulle sympathie d’homme à homme ; envier quiconque voyage un

  1. Vers de Chateaubriand dans les Tombeaux champêtres, élégie imitée de Gray. (Œuvres complètes, tome XXII, p. 329.)