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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

Si ces dernières pages reproduisaient nos rebâchages de tribune, ces éternelles définitions de nos droits, nos pugilats de porte-feuilles, seraient-elles, dans cinquante ans d’ici, autre chose que les inintelligibles colonnes d’une vieille gazette ? Sur mille et une conjectures, une seule se trouverait-elle vraie ? Qui prévoirait les étranges bonds et écarts de la mobilité de l’esprit français ? Qui pourrait comprendre comment ses exécrations et ses engouements, ses malédictions et ses bénédictions se transmuent sans raison apparente ? Qui saurait deviner et expliquer comment il adore et déteste tour à tour, comment il dérive d’un système politique, comment, la liberté à la bouche et le servage au cœur, il croit le matin à une vérité et est persuadé le soir d’une vérité contraire ? Jetez-nous quelques grains de poussière ; abeilles de Virgile, nous cesserons notre mêlée pour nous envoler ailleurs[1].

Si par hasard il se remue encore quelque chose de grand ici-bas, notre patrie demeurera couchée. D’une société qui se décompose, les flancs sont inféconds ; les crimes mêmes qu’elle engendre sont des crimes mort-nés, atteints qu’ils sont de la stérilité de leur principe. L’époque où nous entrons est le chemin de halage par lequel des générations fatalement condamnées tirent l’ancien monde vers un monde inconnu.

  1. Ipsi per medias acies, insignibus alis,
    Ingentes animos angusto in pectore versant…
    Hi motus animorum atque hœc certamina tanta
    Pulveris exigui jactu compressa quiescunt.

      (Les Géorgiques, livre iv, vers 82-87.)