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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

En cette année 1834, M. de La Fayette vient de mourir[1]. J’aurais jadis été injuste en parlant de lui ; je l’aurais représenté comme une espèce de niais à double visage et à deux renommées ; héros de l’autre côté de l’Atlantique, Gille de ce côté-ci[2]. Il a fallu plus de quarante années pour que l’on reconnût dans M. de La Fayette des qualités qu’on s’était obstiné à lui refuser. À la tribune, il s’exprimait facilement et du ton d’un homme de bonne compagnie. Aucune souillure n’est attachée à sa vie ; il était affable, obligeant et généreux. Sous l’Empire, il fut noble et vécut à part ; sous la Restauration, il ne garda pas autant de dignité ; il s’abaissa jusqu’à se laisser nommer le vénérable des ventes du carbonarisme, et le chef des petites conspirations ; heureux qu’il fut de se soustraire à Béfort à la justice, comme un aventurier vulgaire. Dans les commencements de la Révolution, il ne se mêla point aux égorgeurs ; il les combattit à main armée, et voulut sauver Louis XVI ; mais, tout en abhorrant les massacres, tout obligé qu’il fut de les fuir, il trouva des louanges pour des scènes où l’on portait quelques têtes au bout des piques.

M. de La Fayette s’est élevé parce qu’il a vécu : il y a une renommée échappée spontanément des talents, et dont la mort augmente l’éclat en arrêtant les talents dans la jeunesse ; il y a une autre renommée, produit de l’âge, fille tardive du temps ; non grande

  1. La Fayette est mort à Paris le 19 mai 1834. Ayant voulu suivre à pied, déjà souffrant, le convoi du député Dulong, tué en duel par le général Bugeaud, il dut s’aliter en rentrant, et ne se releva plus.
  2. Rivarol, dès les premiers temps de la Révolution, avait trouvé, pour le général La Fayette, le surnom de César-Gille.