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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

ou portant la blouse et le bâton ferré du montagnard : je ne l’ai point vue boire à la coupe des bacchantes et fumer indolemment assise sur un sofa comme une sultane ; singularités naturelles ou affectées qui n’ajouteraient rien pour moi à son charme ou à son génie.

Est-elle plus inspirée, lorsqu’elle fait monter de sa bouche un nuage de vapeur autour de ses cheveux ? Lélia est-elle échappée du cerveau de sa mère à travers une bouffée brûlante, comme le péché, au dire de Milton, sortit de la tête du bel archange coupable, au milieu d’un tourbillon de fumée ? Je ne sais pas ce qui se passe aux sacrés parvis ; mais, ici-bas, Néméade, Phila, Laïs, la spirituelle Gnathène, Phryné, désespoir du pinceau d’Appelles et du ciseau de Praxitèle, Léena qui fut aimée d’Harmodius, les deux sœurs surnommées Aphyes, parce qu’elles étaient minces et qu’elles avaient de grands yeux, Dorica, de qui le bandeau de cheveux et la robe embaumée furent consacrés au temple de Vénus, toutes ces enchanteresses enfin ne connaissaient que les parfums de l’Arabie. Madame Sand a pour elle, il est vrai, l’autorité des Odalisques et des jeunes Mexicaines qui dansent le cigare aux lèvres.

Que m’a fait la vue de madame Sand, après quelques femmes supérieures et tant de femmes charmantes que j’ai rencontrées, après ces filles de la terre qui disaient avec Sapho, comme madame Sand : « Viens dans nos repas délicieux, mère de l’Amour, remplir du nectar des roses nos coupes ? » En me plaçant tour à tour dans la fiction et la vérité, l’auteur de Valentine a fait sur moi deux impressions fort diverses.