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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

Étonnée de mon silence :

— Mais enfin, dit-elle, ne trouvez-vous pas que j’ai raison ?

— J’oserai tout vous dire, Madame, parce que les raisons que j’ai d’être absolument sincère justifieront la sévérité de ma parole. Tout ce que Votre Altesse vient de me dire me fait craindre qu’elle ne soit mal informée, mal conseillée ou mal inspirée. Je viens d’écouter Madame avec une grande attention, et je suis obligé de lui dire qu’elle se trompe sur les intentions du roi, mais qu’elle se trompe, malheureusement aussi, sur sa position personnelle.

Le roi ne croit pas, Madame, au mariage de Votre Altesse. Il n’y croit pas parce que vous vous refusez à lui en donner la preuve, et parce que vos amis continuent à protester contre la réalité de ce mariage. Il importe pourtant que la vérité à cet égard soit connue. On en a trop dit ou pas assez dit. La présence de M. le comte Lucchesi auprès de Votre Altesse n’est plus explicable. Tant qu’il en sera ainsi, je ne crains pas de le dire, le roi, ayant avec lui ses petits-enfants, ne peut vous admettre dans l’intérieur de sa famille. Le droit, la justice et la raison, sont du côté de Sa Majesté.

Ici, la duchesse de Berry, dont l’agitation était extrême, ne put se contenir et s’écria :

— Mais, monsieur, je vous donne ma parole d’honneur que je suis mariée. L’acte de mon mariage, parfaitement en règle, existe. Il est déposé entre des mains sûres, et, certes, je ne l’en retirerai pas pour le remettre entre celles de Charles X et de M. de Metternich.

— Je prie Votre Altesse de remarquer que c’est la première fois qu’elle daigne me parler avec cette confiance. Une telle déclaration, faite à Naples et avec cet accent de vérité, m’eût suffi, j’ose le croire, pour remplir d’une façon entièrement satisfaisante la mission qu’il avait plu à Votre Altesse Royale de me confier. Mais que pouvais-je opposer aux doutes du roi ? Qu’avais-je à lui dire pour rassurer sa conscience ? Rien, Madame, car vous ne m’aviez rien dit. Ma conviction personnelle ne pouvait être d’aucun poids. Vos amis, d’ailleurs, me la reprochaient. Avouer que l’on croyait au mariage de Votre Altesse leur semblait presque une trahison. Je ne pouvais donc rien dire, et j’ai été forcé de laisser le roi dans la plénitude de ses doutes.

Ne croyez pas, Madame, qu’il soit dans l’intérêt de Charles X de flétrir la veuve de son fils et la mère de son petit-fils. Non, il ne se montre jaloux que de votre honneur de veuve et de mère, croyez-le. Le roi a pu désapprouver un mariage fait à