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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

fini, Monsieur. Je suis loin du monde, et on me pardonnera, j’espère, à cause de mon grand âge, d’avoir un confesseur. C’est M. l’abbé Seguin, prêtre de Saint-Sulpice. Quand on a beaucoup de jours, on doit s’accuser de beaucoup de fautes. »

Il observait rigoureusement les lois de l’Église sur l’abstinence et le jeûne, allant même souvent, dans la pratique, au delà de ce que lui permettait sa santé. D’une lettre que Victor de Laprade m’écrivait, le 12 août 1870, j’extrais ce qui suit :

« À ceux qui veulent douter de sa ferme foi chrétienne, vous pouvez raconter ce détail que je tiens d’une dame protestante, qui fut longtemps sa voisine, et qui habite encore la maison où il est mort, rue du Bac, no 120. Mme Mohl[1] était très liée avec Mme de Chateaubriand, qui ne sortait pas et ne voyait presque personne. La femme de ce vrai grand homme gémissait souvent près de sa voisine de la peine qu’elle avait à empêcher son mari de suivre dans leur plus scrupuleuse rigueur les règles du Carême et des autres temps de jeûne et d’abstinence. Chateaubriand avait alors atteint l’âge où l’Église nous en dispense, et sa santé se trouvait fort mal de ces austérités. Il les pratiquait néanmoins avec son opiniâtreté bretonne, et il fallait toutes les supplications de sa femme pour le faire fléchir quelquefois. Ceci n’était pas fait pour le monde et pour la pose, comme on dirait aujourd’hui. Mme de Chateaubriand et sa confidente en étaient seules témoins, et je suis peut-être le seul qui le sache aujourd’hui. Vous qui êtes jeune, gardez et transmettez ce souvenir de l’auteur du Génie du Christianisme.

« Je me laisse aller volontiers à ces racontages de vieux, mais c’est ainsi que les traditions se conservent. J’ai connu tout un monde évanoui. Il n’y a plus guère de gens qui aient vu Chateaubriand de près. Nous ne sommes plus que deux à l’Académie française qui ayons vu le salon de Mme Récamier, M. le duc de Noailles et moi. En dehors de l’Académie, je ne connais plus que Mme Lenormant et Mme Mohl qui aient vécu dans ces illustres intimités. »

  1. Femme de M. Jules de Mohl, célèbre orientaliste, professeur de persan au Collège de France et membre de l’Institut. On lit au tome II, p. 564, des Souvenirs et Correspondance de Mme Récamier : « Une Anglaise aimable, spirituelle, bonne, Mme Mohl, logeait à l’étage supérieur, dans la même maison et dans le même escalier que M. de Chateaubriand. »