Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/586

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
570
MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

pleine connaissance. Une intelligence aussi belle devait dominer la mort et conserver, sous son étreinte, une visible liberté.

« La mort de Mme de Chateaubriand, arrivée l’année dernière, frappa si fortement M. de Chateaubriand qu’il nous dit à l’instant même, en portant la main sur sa poitrine : « Je viens de sentir la vie atteinte et tarie dans sa source ; ce n’est plus qu’une question de quelques mois. » La mort de M. Ballanche, qui ne suivit que de trop près, fut le dernier coup pour son illustre et ancien ami. Depuis lors, M. de Chateaubriand ne sembla plus descendre, mais se précipiter au tombeau.

« Peu d’instants avant sa mort, M. de Chateaubriand, qui avait été administré dimanche dernier, embrassait encore la croix avec l’émotion d’une foi vive et d’une ferme confiance. Une des paroles qu’il répétait souvent dans ses dernières années, c’est que les problèmes sociaux, qui tourmentent les nations aujourd’hui, ne sauraient être résolus sans l’Évangile, sans l’âme du Christ dont les doctrines et les exemples ont maudit l’égoïsme, ce ver rongeur de toute concorde. Aussi M. de Chateaubriand saluait-il le Christ comme le Sauveur du monde au point de vue social, et il se plaisait à le nommer son roi en même temps que son Dieu.

« Un prêtre, une sœur de charité étaient agenouillés au pied du lit de M. de Chateaubriand au moment où il expirait. C’est au milieu des prières et des larmes de cette nature que l’auteur du Génie du Christianisme devait remettre son âme entre les mains de Dieu.

« J’ai l’honneur d’être, etc.

« Deguerry,
« Curé de Saint-Eustache[1]. »

Le comte de Chambord écrivit, à l’occasion de cette mort, la lettre suivante :

« Votre lettre, monsieur, est la première qui m’ait apporté la nouvelle de la mort de M. de Chateaubriand. J’avais en lui un ami sincère, un conseiller fidèle, de qui j’étais heureux, dans mon exil, de recevoir les avis et de pénétrer les généreuses pensées. Depuis plusieurs mois, je m’affligeais de voir ce beau génie approcher du terme de sa carrière ; cette perte, si grande, m’est plus pénible encore en ce moment où mon cœur a tant à gémir des douleurs de la patrie.

« Que de malheurs n’ai-je pas à déplorer ! ces luttes affreuses

  1. Journal des Débats du 5 juillet 1848.