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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

Il a dit encore plusieurs fois : « Qu’on ne parle pas de moi ; qu’on ne s’occupe pas de moi ; je ne suis rien ; je ne veux rien être. J’ai 20 000 francs de rente, c’est plus qu’il ne me faut. Je ne dois songer qu’à mon salut et à faire une bonne fin. » Il a dit encore : « Si mon neveu avait besoin de moi, je le servirais de mon épée ; mais j’ai signé, contre mon sentiment, mon abdication pour obéir à mon père ; je ne la renouvellerai pas ; je ne signerai plus rien ; qu’on me laisse en paix. Ma parole suffit : je ne mens jamais. »

Et c’est vrai : sa bouche n’a jamais proféré un mensonge. Il lit beaucoup ; il est assez instruit, même dans les langues ; sa correspondance avec M. de Villèle pendant la guerre d’Espagne[1] a son prix, et sa correspondance avec madame la dauphine, interceptée et insérée dans le Moniteur, le fait aimer. Sa probité est incorruptible ; sa religion est profonde ; sa piété filiale s’élève jusqu’à la vertu ; mais une invincible timidité ôte au dauphin l’emploi de ses facultés.

Pour le mettre à l’aise, j’évitai de l’entretenir de politique et ne m’enquis que de la santé de son père ; c’est un sujet sur lequel il ne tarit point. La différence du climat d’Édimbourg et de Prague, la goutte prolongée du roi, les eaux de Tœplitz que le roi allait prendre, le bien qu’il en éprouverait, voilà le texte de notre conversation. M. le dauphin veille sur Charles X comme sur un enfant ; il lui baise la main quand il s’en approche, s’informe de sa nuit, ramasse son mouchoir, parle haut pour s’en faire entendre, l’em-

  1. Cette correspondance a été publiée dans les Mémoires et Correspondance du comte de Villèle, tomes III et IV.