Page:Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses, 1869, Tome 1.djvu/251

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« Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici, vous avez deviné sans doute que vous aviez tous trois les mêmes sujets de plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre raison. Que le sort décide, entre vous, qui tentera le premier une vengeance à laquelle vous avez tous un droit égal. Je n’ai amené ici ni second ni témoins. Je n’en ai point pris pour l’offense ; je n’en demande point pour la réparation. » Puis cédant à son caractère joueur : « Je sais, ajouta-t-il, qu’on gagne rarement le sept & le va ; mais quel que soit le sort qui m’attend, on a toujours assez vécu, quand on a eu le temps d’acquérir l’amour des femmes & l’estime des hommes. »

Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en silence, & que leur délicatesse calculait peut-être que ce triple combat ne laissait plus la partie égale, Prévan reprit la parole : « Je ne vous cache pas, continua-t-il donc, que la nuit que je viens de passer m’a cruellement fatigué. Il serait généreux à vous de me permettre de réparer mes forces. J’ai donné mes ordres pour qu’on tînt ici un déjeûner prêt ; faites-moi l’honneur de l’accepter. Déjeûnons ensemble, & surtout déjeûnons gaiement. On peut se battre pour de semblables bagatelles, mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre humeur. »

Le déjeûner fut accepté. Jamais, dit-on, Prévan ne fut plus aimable. Il eut l’adresse de n’humilier aucun de ses rivaux ; de leur persuader que tous eussent eu facilement les mêmes succès, & surtout de les faire convenir qu’ils n’en eussent pas plus que lui laissé