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LA RÉVOLUTION

de la « rustique châtelaine » est toute aux affaires publiques. Le ton de sa correspondance monte dès cette époque à un point de véhémence et de résolution qui ne se démentira plus.

Il faudrait pouvoir citer ici la lettre étonnante datée du « 6 ou 7 octobre ». On y trouverait, non seulement un plan complet des actes que l’Assemblée aurait dû « exécuter sans aucun retard », mais encore cette idée qu’il faudrait enlever l’Assemblée à Versailles et l’établir à Paris pour la sauver d’un coup de force militaire. Et cela était écrit au moment même où le peuple de Paris ramenait, pour les mettre sous sa propre sauvegarde, « le boulanger, la boulangère et le petit mitron » avec l’Assemblée, qui s’était déclarée, par décret, « inséparable du roi ».

Mme Roland prend dès lors un ton de chef et d’inspiratrice. La pensée est réfléchie, la phrase brève, la respiration courte. Déjà elle se demande quels sont les meilleurs moyens d’éclairer le peuple et remue dans sa tête les questions de propagande révolutionnaire auxquelles elle consacrera plus tard tant de travail. Elle recommande de faire jouer dans les théâtres certaines pièces de Corneille[1], des tragédies de Voltaire, mais surtout de supprimer avec grand soin dans les petits théâtres « ce qui maintient ou inspire la mollesse, les mauvaises mœurs ou l’esclavage ». Elle termine ses lettres non plus avec des mots d’amitié, mais en des termes virils : « Ceux qui ne peuvent que réfléchir doivent répandre leurs idées. Faites passer une copie des présentes au comité des électeurs… »

Si elle prévoit les événements, elle juge aussi les hommes avec une perspicacité surprenante. Voyez comment, de son Beaujolais, avec des moyens d’information bien réduits, elle parle de Mirabeau, Mirabeau qui rêvera du rôle d’arbitre entre la Révolution et la Monarchie, Mirabeau qui croira pouvoir mettre la reine sous sa domination :

Ce Mirabeau est un génie que j’admire et que je crains ; il a soutenu, dans deux circonstances, de si mauvais principes par de si mauvaises raisons que, depuis cette époque, il m’inspire de la méfiance. Voyez son avis sur le veto principalement.

  1. Hormis Cinna.