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LA RÉVOLUTION

se refuse à partir sans l’avoir vu. Elle le cajole, elle l’appelle son ami et son fils, jusqu’à ce que la paix soit revenue dans un cœur aisément troublé qui ne répondait d’ailleurs qu’avec trop d’entraînement à une amitié si prodigue et si débonnaire.

Le voyage est gai et remarquablement inconfortable. Ce n’était pas une petite entreprise. Il fallait cinq jours pour faire la route. Trois de Paris à Chalon-sur-Saône par Auxerre, et deux de Chalon à Lyon par le coche d’eau. Le plus grand souci de la voyageuse est de laisser des brochures de propagande partout où elle passe. Elle est femme et jeune encore. Le mouvement et le spectacle du voyage suffisent à la divertir de l’humeur sombre où elle plonge depuis plusieurs mois ; toutes les racines de son être se rafraîchissent au contact de la nature.

Roland se présente aux élections législatives de Lyon, mais n’est pas élu. Sa femme convient qu’elle en éprouve « quelque peine » (l’expression est certainement amortie), car maintenant qu’elle a goûté à la fièvre de Paris, elle se résignerait malaisément à vivre en Beaujolais :

Toute la nullité de la province m’a paru tomber sur ma tête. Je me suis sentie comme ensevelie dans le vide et l’obscurité.

Elle n’a plus pour Eudora cette tendresse expansive que nous lui avons connue. En arrivant de Paris, son premier mouvement n’a pas été de courir vers sa fille qui, au contraire, de son couvent, envoie trois fois en deux heures pour réclamer sa mère. Mme Roland est de cette sorte de parents qui ont besoin d’être flattés dans la personne de leur enfant. Or, la pauvre Eudora n’est qu’une jolie petite fille qui ne berce l’orgueil de sa mère ni par un esprit précoce, ni par une mémoire ornée.

Mme Roland écrit à son mari :

Il ne faut pas se le dissimuler, ta fille est sensible, elle m’aime, elle sera douce, mais elle n’a pas une idée… elle a l’air de sortir de nourrice et de ne promettre aucun esprit. Elle m’a joliment brodé un sac à ouvrage et elle travaille un peu de l’aiguille ; d’ailleurs aucun goût n’est né chez elle et je commence à croire qu’il ne faut pas s’obstiner à en attendre beaucoup.