Page:Claudel - La Messe là-bas, 1919.djvu/36

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C’est toi, mon petit peuple, tout entier, que je voudrais tenir et soulever entre mes mains,

Ces mains, indigne que je suis, dont il est dit qu’elles sont saintes et vénérables !

Voici le plateau qu’on tend, n’as-tu rien que ce sou misérable,

Cette pièce sans nom sous la crasse à m’offrir, et le seul porte-monnaie qui s’ouvre ?

Rien de plus ? quoi, n’y a-t-il personne ici qui souffre ?

Vraiment, quand je me retourne vers vous, ô mes frères et mes sœurs,

Il n’y a pas d’affligés parmi vous ? c’est vrai, il n’y a pas de péché et pas de douleur ?

Point de mère qui ait perdu son enfant ? pas de failli sans que ce soit sa faute ?

Point de jeune fille que son fiancé a lâchée parce que le frère a mangé sa dot ?

Point de malade que le médecin a jugé et qui sait qu’il n’y a plus d’espoir ?

Pourquoi donc frustrer votre Dieu de ce qui est son propre et son avoir ?

Vos larmes et votre foi, votre sang avec le sien dans le calice,

C’est cela comme le vin et l’eau qui est la matière de Son sacrifice !

C’est cela qui rachète le monde avec Lui, c’est cela dont Il a soif et faim,

Ces larmes, comme de l’argent jeté à l’eau, grand Dieu, tant de souffrances en vain !

Ayez pitié de Lui qui n’a eu que trente-trois ans à souffrir !