Page:Claudel - Le Pain dur, 1918.djvu/88

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Louis

Il reste moi qui suis aussi seul que vous. Laissons le passé où il est.

Il n’est meilleure patrie que celle qu’on se fait soi-même. Qu’est-ce que la Pologne ? Nous sommes tous les deux assez forts pour le soleil d’Afrique.



Lumîr

Il y a un sillage derrière moi que la mer ne suffit pas à disperser.

La Pologne, pour moi, c’est cette raie rose dans la neige, là-bas, pendant que nous fuyions,

Chassés de notre pays par un autre plus fort.

Cette raie dans la neige, éternellement !

J’étais toute petite alors, blottie dans les fourrures de mon père.

Et je me souviens aussi de cette réunion, la nuit, alors que la révolte commença.

Mon père me prit dans mon lit et m’apporta au milieu de ces hommes armés, tous gentilshommes,

Et il me leva tout debout comme il aimait à le faire, mes deux pieds dans ses fortes mains,

Toute droite dans ma longue chemise blanche et mes cheveux bruns répandus,