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284 LA REVUE DE PARIS


À gauche. — Non.

À droite. — Si vous avez quelque chose à dire pour Gœthe, ne vous gênez pas, c’est le moment, je vous écoute.

À gauche. — Ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose dans les deux Faust, une espèce de poésie de temps en temps, de grandes imaginations ? Et plus que cela, un de ces livres qui devraient être écrits, quelque chose de nécessaire et d’indispensable ?

À droite. — Je me borne à affirmer avec une modeste fermeté que Gœthe a été un des trois fléaux, un des trois mauvais génies de l’Allemagne.

À gauche. — Tout de même il y a des passages émouvants dans la vie du grand naturaliste. Par exemple quand il se fait ouvrir la tombe de Schiller et qu’il prend dans la main le. crâne de son ancien confrère. Ç’a dû être un de ces bons moments comme il y en a malheureusement trop peu dans la vie d’un homme de lettres.

À droite. — Certainement dans le Faust il y a de la grandeur et de l’imagination, mais c’est une imagination lugubre. Le paysage est désolé. Il y a une atmosphère de désespoir, de calamité et d’égarement, une ambiance de cimetière et de maison de fous. Inter mortuos liber, comme dit le Psaume. Nous nous promenons au milieu des simulacres... Cette espèce de réalité soustraite aux personnages qui en fait des fantômes affreux ! Tout le monde a vendu son âme. C’est l’enfer de Swedenborg, l’intérieur de la bouteille aux fantômes, la hideuse constatation de l’inconsistance générale. Et quelle effroyable bouffée de temps en temps de corruption et de renfermé comme les caves de la Judengasse ! Gœthe n’a de talent que quand il est inspiré par Méphisto. Et voilà l’homme qu’on nous donne comme le représentant de la beauté et de la sérénité classiques !

À gauche. — Tout finit par les lémures fossoyeurs. C’est déjà quelque peu la Tétralogie, ce Ragnarok qui, depuis l’Edda, est à l’horizon de toutes les imaginations germaniques, et dont ils se donnent pratiquement de temps en temps, comme l’histoire nous le prouve, la représentation anticipée, fût-ce à leurs propres dépens.

À droite. — On dirait positivement qu’au début du XIXe siècle