Page:Clausewitz - Théorie de la grande guerre, III.djvu/33

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cette appréciation, et n’oublions pas qu’il ne peut juger de la valeur des plus importants d’entre eux qu’en la déduisant d’une foule de considérations et de rapports plus ou moins éloignés. Ici il lui faut en quelque sorte tout deviner ; deviner si l’armée ennemie gagnera en force et en cohésion après le premier choc, ou si, semblable aux flacons de verre de Bologne, elle ne se réduira pas en poussière au moindre contact ; deviner quel sera l’effet moral que l’épuisement de certaines ressources et l’interruption de certaines communications produiront sur l’état militaire de l’adversaire ; deviner si celui-ci se laissera abattre par les coups qui lui seront portés, ou si, comme le taureau blessé, il ne se relèvera pas plus furieux ; deviner, enfin, quelle influence les événements exerceront sur les autres puissances et quelles seront, par suite, les alliances politiques qui se formeront ou se dénoueront. Le général en chef ne peut découvrir tout cela qu’à force de finesse, de tact et de jugement ; mille détours se présentent à son esprit et le peuvent égarer, et, s’il ne se perd pas dans l’enchevêtrement, la multiplicité et la variété des objets, il peut encore hésiter devant le danger et la responsabilité.

C’est ainsi que le plus grand nombre des généraux aiment mieux rester bien en deçà du but que d’en trop approcher, et qu’un esprit entreprenant et courageux le manque parfois en le dépassant. — Celui-là seul réussit qui sait faire de grandes choses avec de faibles moyens.