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COSMOGONIES

erreurs, des fautes de connaissance et des pauvretés de sentiments où il devait inévitablement se répandre. Il s’est fondu, dissous, dans l’ensemble des choses, et tout ce qu’a perdu l’arbitraire changeant du Dieu personnifié, c’est l’autre, l’Atman, le Dieu impersonnel, qui, sous l’espèce d’une inconsciente domination cosmique, demeure l’ultimité. Ainsi, les directions d’idéalisme qui faisaient la Puissance divine ont pu se maintenir intactes, tout au fond de nous-mêmes, par l’intime vertu du mot fixant la somme irréductible des aspirations humaines, allégées des contradictions qu’entraîne l’antinomie de l’absolu et de la personnalité. C’est l’idéal dépersonnalisé, et par là même démesurément agrandi, qui nous demeure pour pressentiment d’un point de mire invisible — tel le pôle au regard de l’aiguille aimantée.

On ne s’étonnera pas si Atman et Brahman sont souvent confondus dans les Upanishads pour exprimer l’essence du Moi aussi bien que du Soi (de Sankara) représentant le monde extérieur. En une matière aussi subtile, il faut s’attendre à tout. D’abord parce que tout se tient d’une rigueur d’analyse verbale, et puis parce que le langage n’a pas pu se former, par la coutume générale, sans exposer les mots à chevaucher les uns sur les autres, et souvent même à s’agglomérer.

Ce serait donc une erreur de croire qu’à travers trente siècles d’inspiration religieuse venue de Brahman, ce nom a toujours eu la même signification. Il évolue manifestement, comme l’Atman lui-même, dans les livres sacrés. Il n’est, d’ailleurs, pas bien sûr qu’il ait exprimé une conception correspondant d’une façon suffisante à celles que nous essayons de fixer aujourd’hui. C’est l’histoire de tous les mots, parce qu’ils représentent des mouvements continus de pensées. Quant à Brahma, de qui émane le monde, il n’est que le Dieu spéculatif d’une doctrine ésotérique étrangère aux cultes populaires. J’ai dit qu’il n’avait plus qu’un temple dans l’Inde. On doute qu’il en ait jamais eu beaucoup. Il n’en occupe pas moins, dans le Panthéon hindou, la place d’honneur. Cela suffit pour le peuple de l’Inde qui, à aucun moment de l’histoire, ne l’a jamais unanimement reconnu pour suprême Divinité.

L’inattendu, pour nous, c’est que l’esprit hindou ait conclu en jetant aux balances du doute le poids d’une affirmation trop