Page:Collins - Le Secret.djvu/102

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eux, en pleine liesse, dès qu’il aurait quitté le service. Qui donc se mettrait ainsi en frais pour vous attirer ?… Faut-il croire que votre nièce vous ferait place dans le vieux manoir, maintenant, si vous alliez, en grande toilette, l’en solliciter ? »

Après cette dernière question, Shrowl s’arrêta dans son petit travail agressif, non pas faute d’avoir à dire, mais parce que rien ne le conviait à continuer. Pour la première fois depuis qu’ils faisaient ménage ensemble, il avait essayé, sans y réussir, de fâcher son maître. M. Treverton l’écoutait, ou faisait semblant, sans qu’un muscle remuât sur son visage, qui gardait une invariable expression. La seule parole qu’il prononçât lorsque Shrowl eut fini, fut celle-ci : « Sortez ! »

Shrowl n’était pas homme à s’émouvoir facilement ; mais il changea de couleur quand il entendit cet ordre inouï et qui n’admettait pas d’hésitation. Après avoir mené son maître par le bout du nez, depuis qu’il était entré dans la maison, pouvait-il en croire ses oreilles quand il s’entendait mettre à la porte avec aussi peu de cérémonie ?

« Sortez ! répéta M. Treverton. Et, une fois pour toutes, bouche close sur le compte de mon frère et de ma nièce. Je n’ai jamais jeté les yeux sur la fille de la comédienne, et il en sera de même à l’avenir. Taisez-vous !… laissez-moi en repos !… Sortez !

— Je te revaudrai ceci ! » pensait Shrowl, quittant la chambre sans se trop hâter.

Lorsqu’il eut fermé la porte, il prêta l’oreille, et entendit M. Treverton, qui venait de repousser sa chaise, se promener de long en large en se parlant à lui-même. Des propos confus qui lui échappaient ainsi, Shrowl tira cette conclusion qu’il se préoccupait encore de la comédienne qui les avait brouillés lui et son frère. Il semblait trouver une sorte de cruel soulagement à traduire le mécontentement qu’il éprouvait de sa propre conduite, après la mort de son frère, en amères invectives contre la mémoire de la femme qu’il avait naguère si bien haïe, et contre la fille qui perpétuait ce souvenir odieux. Après quelque temps, les accents grondeurs de sa voix s’éteignirent tout à coup. Shrowl, l’épiant par le trou de la serrure, le vit qui lisait les fragments de journaux où se trouvaient et les détails du naufrage, et la notice biographique consacrée à son frère. Ce dernier document faisait allusion à quelques-unes de ces particularités dont le ministre de Long-Beckley avait entretenu