Page:Collins - Le Secret.djvu/17

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obscur théâtre de province. Ces libretti fatigués avaient jadis composé la petite bibliothèque dramatique réunie à grand’peine par la pauvre enfant. Elle leur avait gardé cet affectueux souvenir auquel ont droit les amis de jeunesse, les compagnons de misère, et, durant la maladie qui allait finir ses jours, ils étaient restés auprès d’elle, avec leur prestige consolateur.

Après les avoir remis en place, Sarah revint vers sa maîtresse. Sa physionomie exprimait la crainte et l’embarras plutôt qu’une véritable douleur, et déjà ses lèvres venaient de s’entr’ouvrir, lorsque mistress Treverton, devançant les paroles qu’elle allait prononcer, indiqua, par un geste de sa main, qu’elle avait un autre ordre à lui donner.

« Poussez le verrou !… dit-elle de la même voix affaiblie, mais avec cet accent net et bref qui avait déjà caractérisé l’expression de ses premières volontés, quand elle demandait que l’appartement fût mieux éclairé… Poussez le verrou !… et que personne n’entre plus, jusqu’à nouvel ordre.

— Personne ? répéta Sarah d’une voix hésitante. Pas même le docteur ? pas même monsieur ?

— Ni le docteur, ni monsieur… personne ! dit mistress Treverton, montrant de nouveau la porte. » Il n’y avait pas à se méprendre sur le sens de ce geste impérieux.

Sarah obéit, et, le verrou mis, revint près du lit, où ses yeux inquiets, agrandis encore par l’incertitude et la peur, s’arrêtèrent un moment sur ceux de sa maîtresse ; après quoi, se penchant tout à coup sur elle :

« Monsieur a-t-il tout appris ?… demanda-t-elle à voix basse.

— Non !… lui fut-il répondu… Je l’ai fait appeler pour lui tout dire. J’ai lutté de mon mieux pour articuler ces fatales paroles, et seulement à la pensée du mal que j’allais lui faire, Sarah, je me suis sentie ébranlée jusqu’au fond de l’âme : je l’aime d’un amour si vrai, il est si bien ce que j’ai de plus cher ! Et, malgré tout, cependant, j’aurais trouvé la force nécessaire, s’il n’eût lui-même parlé de l’enfant… Sarah ! il y revenait toujours… il en reparlait sans cesse… J’ai dû me taire. »

Sarah, oublieuse de sa position à un point que la plus indulgente des maîtresses eût pu trouver bizarre, s’était laissée aller dans un fauteuil dès les premiers mots de cette réponse. Pressant ses mains tremblantes sur ses yeux en pleurs, elle articulait à peine, en gémissant, quelques plaintes désordonnées : « Qu’arrivera-t-il ? Que deviendrons-nous maintenant ?… »